Malgré le peu d’attention prêtée en dehors de l’Allemagne,
l’École de Francfort, née à la fin des années 60 sous
l’impulsion du professeur Wolfgang GUTMANN, continue à faire
des remous en Zoologie.
S’insurgeant contre une Systématique figée et les références
obligées au darwinisme, l’École de Francfort innove par le
rôle qu’elle donne à la Biodynamique dans l’évolution du
vivant.
Une conclusion qui s’impose est qu’il n’y a plus lieu de
faire de distinction entre "Animaux inférieurs" et "Animaux
Supérieurs"...
UNE RÉFLEXION NOUVELLE
Depuis les "catalogues" de Linné et d’auteurs plus
anciens, on avait pris l’habitude d’une Systématique
procédant des formes les plus simples ( Protozoaires ) vers
les plus complexes ( Vertébrés ). Les zoologues pensaient
reconstituer l’histoire des animaux dits "supérieurs" à
partir de l’aspect présenté par des formes à morphologie
plus simple.
Quant aux fossiles, ils ne sont pas forcément une aide
pour déterminer le sens des transformations évolutives. Les
témoins les plus significatifs de ces changements ne
parviendront très vraisemblablement jamais jusqu’à nous !
Dans la Zoologie classique, l’animal est considéré comme
la "somme" de ses caractères morphologiques et anatomiques.
On reconstituait derechef son histoire évolutive en faisant
celle des traits que l’on croyait retrouver chez des animaux
à structure plus simple.
Un bon exemple est l’hydre, considéré comme un être primitif,
non sans arrière-pensée, car sa paroi corporelle à 2 types de
cellules ( endoderme et endoderme ) entourant une
cavité centrale "préfigurait" le stade embryonnaire de la
gastrula, commun à bien des animaux "supérieurs" ... D’où
une filiation évidente, sauf bien entendu, pour les
chercheurs de Francfort !
MAIS OU SONT DONC LES LIGNÉES ANCESTRALES ?
Depuis Aristote qui classait les baleines parmi les Poissons
jusqu’à une époque très récente où l’on fourrait tous les vers
dans le groupe des Vermes, la Zoologie distinguait, selon la
forme générale du corps, des types morphologiques qui correspondaient
en fait à la prédominance d’un système ( locomoteur,
respiratoire ou reproducteur ). Partant de là, on a pu conclure
à une même origine, dans des cas où cela ne s’imposait
vraiment pas ! - La Systématique actuelle en est encore toute
imprégnée.
L’École de Francfort, quant à elle, s’interroge plus sur
les causes biomécaniques du développement des lignées, que sur
les similitudes d’aspect que l’on peut ensuite constater.
Tout animal est compris comme le résultat d’une série de
structurations. - C’est la dynamique interne du système
organique qui est le moteur de ces transformations...
Bref, ce sont les êtres vivants eux-mêmes qui modifient leur
structure en "gérant" les processus énergétiques à l’intérieur
de leur corps. Il n’est plus question de "pressions sélectives"...
L’impératif premier est le maintien de la forme !
Les organismes, des plus simples aux plus "évolués",
intègrent de l’énergie ( solaire ou autre ) afin de maintenir
intacte leur structure corporelle. Cette énergie sert ensuite
à entretenir l’activité métabolique. Et puis, il ne faut pas
oublier d’en utiliser pour se reproduire !
Le premier être vivant, en milieu liquidien, était
constitué tout à fait logiquement :
- d’une enveloppe ( sans quoi il se serait dilué à l’infini ), et
- d’un contenu...
Quelle que fût la nature du "remplissage", ou la texture
de la membrane, nous avions là un organisme autonome et isolé
du milieu ambiant !
C’était la première Construction ( terme employé par les
chercheurs de Francfort pour désigner un "type" d’organisation
structurée ) - En l’occurrence : un système
hydraulique qui comporte un fluide interne, soumis à la
pression des parois, chaque fois que l’enveloppe vient à se
déformer.
Nous savons en effet que tout système hydraulique est régi
par les 2 principes fondamentaux :
- Les liquides sont pratiquement incompressibles.
- Les liquides retransmettent intégralement les pressions sur les structures avoisinantes.
A partir de cet énoncé simple, le professeur GUTMANN a
tenté de restituer les lignées ancestrales, à l’origine des
formes actuelles d’Animaux.
L’ÉVOLUTION DYNAMIQUE
Au début, les organismes ressemblent donc à des "bulles"
que traversaient en permanence des flux de matière et
d’énergie. La forme ronde n’est pas vraiment idéale pour une
recherche active d’énergie : ainsi, ces "bulles" vont avoir tendance à
s’allonger, à prendre une forme ovale...
Mais les déformations de l’enveloppe vont se répercuter à
l’intérieur : pour résister aux pressions fluidiques, des
structures se développent. Soit elles opposent une résistance
et deviennent rigides, soit elles sont contractiles, et donc
plus souples. - L’essentiel pour l’animalcule, c’est "de ne
pas se remettre en boule"... !
La mobilité de l’organisme devant s’accroitre pour lui permettre de se rapprocher des sources d’énergie, les structures
rigides vont former une véritable "charpente". Ainsi, moins
d’énergie ira dans le maintien ( nécessaire ) de la forme, et elle pourra être utilisée à d’autres tâches.
Cette deuxième Construction, appelée "motiloïde" par le
professeur GUTMANN, s’est réalisée toute seule par le jeu des
lois biomécaniques. Les autres Constructions suivront de même.
La figure ci-dessous, tirée de "NATUR und MUSEUM", la revue
mensuelle de l’Institut Senckenberg, restitue l’enchaînement des formes vivantes. [ GRASSHOFF, 1993 ]
On retiendra que les bactéries se développent à partir de
motiloïdes dont la membrane s’est durcie. Par la suite, certaines
de ces bactéries seront incorporées aux motiloïdes à
paroi souple ( = formation des mitochondries ). Puis c’est le
stade de la cellule eucaryote, avec noyau distinct. Apparaissent
aussi les cils, pour une meilleure mobilité. Les proies
sont ingérées à travers une ouverture de la paroi, digérées et
transformées en énergie réutilisable dans la recherche pour de
nouvelles captures...
Tout cela est bien typique des Animaux. - Et les Plantes ?
me diriez-vous... Elles vont naitre de l’union d’algues bleues
( possédant le pigment chlorophylle ) et de certains de ces
motiloïdes eucaryotes "de type animal"...
C’est déjà une innovation notable de la part des chercheurs
de l’École de Francfort. Plantes et Champignons se seraient
développés à partir d’organisme apparemment déjà bien ancrés
dans l’animalité !

LES "GALLERTOÏDES"
Après la séparation d’avec les Unicellulaires, c’est au
tour d’une toute nouvelle Construction de faire son apparition
sur le devant de la scène évolutive : le gallertoïde ( du mot
allemand Gallert qui signifie "gélatine" ).
Cette Construction se caractérise par l’injection d’une
matière colloïdale assez ferme à l’intérieur d’un système de
canaux internes ( réticulum endoplasmique ) déjà présent. A l’origine, ce système avait pour fonction de transporter des substances énergétiques d’un point à l’autre du corps cellulaire.
Un tel remplissage aura des conséquences, car toutes les données biomécaniques vont être changées. Les fibrilles de collagène, dans les canaux, forment une nouvelle structure de soutien. Le tissu conjonctif fait lui aussi son apparition.
Certains gallertoïdes disposent d’un remplissage de type
conjonctivo-musculaire. Quant à la locomotion, elle est assurée par des cils, dont l’enveloppe externe est tapissée.
Dans les Constructions suivantes, des cavités corporelles se creusent par le jeu des interactions entre liquides et tissus. Les parois de ces cavités peuvent se couvrir de petites cellules. Celles-ci vont intervenir dans des rôles bien particuliers, comme la capture ou l’ingestion des proies...
COMMENT SE SONT FORMES LES ANIMAUX PLURICELLULAIRES ?
Chacune des nouvelles cellules du corps, une fois entourée d’une membrane qui lui confère son individualité, va pouvoir assumer une spécificité propre. L’acide nucléique ( ADN ou ARN ) présent de façon diffuse dans le cytoplasme, se regroupe dans les "noyaux". Il sera désormais au service de la cellule pour les fonctions de synthèse des protéines et de mitose.
Les premiers êtres pluricellulaires sont nés... A partir de ce moment, le devenir des gallertoides va dépendre de quelques options ( mode préférentiel de locomotion, usage qui sera fait des cavités ).
Si l’on réfléchit bien, il n’y a pas foule de possibilités biomécaniquement réalisables. Bien sûr, une fois les schémas de développement établis, on s’apercevra que les affinités entre les groupes ne sont pas tout à fait les mêmes que celles prônées par la Zoologie traditionnelle !
Il y a ainsi 2 façons de se mouvoir : à l’aide de cils répartis sur l’épiderme, ou bien par un mouvement saccadé en zig-zag ( possible chez les gallertoides de formes allongée ) qui rend les cils superflus.
Les Constructions ciliées s’inscrivent dans 3 grandes options :
- Capture de proies à l’aide de tentacules ( Cténophores )
- Multiplication des canaux ( Éponges )
- Élargissement des canaux ( Coelentérés )
Les Constructions de type allongé ( nageurs serpentiformes )
ont adopté un mode de locomotion qui contribue largement à
remodeler les structures organiques internes, en application des
principes hydrauliques. Ainsi, quand le corps se contracte
en progressant, le refoulement des fluides corporels, de
viscosités différentes, se fait vers le côté opposé. Il en
résulte de véritables poches sur les flancs de l’animal, puis
le fractionnement de celles-ci. Ce sont les coelomes,
répartis dans chaque segment ( ou métamère ), tout le long du
corps à l’aspect de "lombric".
2 options s’offrent maintenant dans la façon de rechercher
et de’ capturer la nourriture :
-
"Bouche rigide" : sorte d’entonnoir, futur pharynx branchial,
dans lequel l’eau rentre avec les particules comestibles, puis ressort par des fentes ( Chordés ).
-
"Bouche mobile" : toute la partie antérieure de l’animal se déplace
en quête de nourriture ; il n’est plus nécessaire que le corps soit en
mouvement ( Insectes, Mollusques ).
Je me permets ici de simplifier drastiquement,
tant la démonstration du professeur GUTMANN, que l’ampleur
de ses travaux ( et de son équipe ) traitant de tous les
Embranchements du Règne animal. - Plus d’une cinquantaine
d’articles ont été publiés à ce jour, notamment dans la
revue "NATUR und MUSEUM".
[ Senckenberganlage 25, D-60325 Frankfurt am Main ].
L’EXEMPLE DES VERTÉBRÉS
Dans la perspective ouverte par l’École de Francfort, la
réflexion du chercheur zoologiste porte non plus sur les ressemblances superficielles entre organismes, mais bien sur les
étapes de structuration dictées par les lois biomécaniques en milieu liquidien.
Les transformations secondaires qui modulent l"’aspect"
des morphotypes que nous connaissons, n’interviennent
qu’ensuite. Voici donc, à titre d’exemple, l’histoire
phylogénétique des Vertébrés, issus de la Construction
"bouche rigide".
A ce stade précoce, l’animal se comporte comme "un
appareil filtreur propulsé dans l’eau". Celle-ci, ingurgitée
avec les particules alimentaires, est évacuée par les fentes
d’un pharynx branchial, collectée dans une cavité
péribranchiale et rejetée vers l’extérieur par des fentes de
l’épiderme.
La propulsion du corps se faisant par un mouvement de
"zigzag", l’on comprendra aisément que, pour des raisons
d’économie énergétique, un organe de soutien en forme de
baguette a pu se développer : il s’agit de la corde dorsale
qui deviendra plus tard notre colonne vertébrale...
Une telle structure maintenait constante la longueur du
corps. Elle permettait en outre, à chaque flexion, de faire
revenir automatiquement le corps en position première, d’où
une économie notable sur la consommation globale en énergie !
Pour des raisons évidentes de stabilité, ce dispositif
devait entraîner la formation de replis natatoires latéraux,
et d’un appendice caudal dans le prolongement de la corde
dorsale...
L’ancêtre direct des Vertébrés était ainsi une Construction
de type allongé, avec tige axiale et bouche rigide, qui pro-
gressait. dans l’eau par ondulations. Le corps présentait
encore un aspect segmenté.
A ce niveau interviennent des bifurcations, notamment en
direction des Entéropneustes ( Vers balanoglosses ) et des
Echinodermes ( Oursins, Etoiles de mer... ).
En rapport avec son mode d’alimentation microphage, le pré-vertébré n’avait pas développé
de tête. - Le système nerveux
correspondait à notre moelle épinière.
Pour le professeur GUTMANN, des plaques cornées incluses
dans la peau ont pu, à ce stade de l’évolution, stabiliser le
profil du corps en l’engainant dans une véritable carapace. Ce
qui permit un développement adapté du squelette interne,
notamment autour de la fragile région consituée par la bouche
et les ganglions nerveux apicaux. On l’aura compris, cette
interprétation rejoint les données actuelles de la Paléontologie concernant l’apparition des Agnathes.
Mon hypothèse personnelle verrait le développement au-dessus du domaine buccal
d’un organe de sustentation, "bulle"
se gonflant par intermittence pour permettre une ascension ou
une descente rapide dans l’eau. Constitué par une excroissance
épidermique, remplie de gaz, puis d’un tissu de remplissage
neueo-ectodermique, cet ensemble allait devenir rigide après
l’intercalation d’une membrane mésodermique de même nature que
la corde dorsale. J’explique ainsi la formation du crâne
osseux chez les Vertébrés.
CONCLUSION
Le grand mérite du professeur GUTMANN sera finalement de
nous convaincre que la Zoologie n’est pas une science "figée".
Contrairement aux schémas évolutifs linéaires, élaborés sans
trop se poser de questions sur la "faisabilité" biomécanique
des êtres vivants, l’École de Francfort opte pour une radiation
en étoile, s’articulant autour du groupe-clé des gallertoïdes.
Des types d’animaux, aussi divers que les Eponges ou les
Insectes, les Méduses ou les Gastéropodes, ne peuvent plus
être taxés d’inférieurs. - Tous sont à égale distance des gallertoïdes,
que les Vertébrés auxquels nous appartenons !